Comment choisir mon narrateur ?

Quand on a envie d’écrire un roman, souvent on se dirige naturellement vers un type de narration qui nous plaît, que l’on aime lire, mais qui ne correspond pas forcément à ce dont le texte a besoin afin de vivre pleinement auprès de ses lecteurs. Après quelques essais, vous réaliserez que le choix du narrateur est essentiel et va déterminer beaucoup d’éléments de votre histoire.

Quels sont les différents narrateurs possibles ?

Je pourrais vous bombarder de termes techniques et abscons de prime abord, mais mon but ici n’est pas de vous apprendre la théorie de l’écriture (puisque je n’ai moi-même suivi aucune autre formation que la lecture et l’écriture intensives depuis ma plus tendre jeunesse et que mes connaissances théoriques à ce niveau remontent à mes cours de français de secondaires… ^^), mais bien de vous partager ce que j’ai donc compris de manière tout à fait intuitive. Je dégage quatre tendances :

  1. Le narrateur externe omniscient : Le narrateur n’est pas décelable en tant qu’intervenant dans la narration (donc pas de « je » ou de « vous » dans le corps du texte, pas de dialogue entre narrateur/écrivain et lecteur). Aussi, le narrateur connaît tous les détails de l’histoire et joue sur le tempo auquel il les révèle au lecteur, sans forcément respecter la trame temporelle de l’histoire. Il peut glisser par exemple des phrases du genre : « À ce moment-là, Intel ignorait qu’il n’en aurait plus pour longtemps à vivre ». Le narrateur marque clairement que le personnage ignore l’information, mais juge nécessaire de la révéler au lecteur. Le narrateur peut aussi jouer avec son lecteur (par exemple, dans Paradoxes 1, à un moment j’écris : « Voilà comment XXX allait mourir. » Est-ce une révélation du narrateur, ou la pensée du personnage qui croit qu’il va mourir ? :p).
  2. Le narrateur externe qui suit les pensées des personnages : Le narrateur est externe au récit, il n’appartient pas à l’histoire, mais décide de la raconter en suivant une trame précise, qu’elle soit temporelle ou suivant un fil d’idées précis. Il s’attache aux pensées des personnages qu’il suit. (Petit hors sujet : les histoires qui parlent de voyage dans le temps constituent un véritable challenge à raconter car le narrateur ne peut pas laisser de place à l’erreur. Il y aura deux choix : suivre la trame temporelle du voyageur, ou suivre la trame temporelle logique. Si le sujet vous intéresse, on y reviendra.) Le narrateur externe racontera l’histoire de manière neutre et, contrairement au précédent, il pourra taire volontairement les informations qu’il souhaite.
  3. Le narrateur interne qui ne raconte pas sa propre histoire : Pour ce type d’histoires, on pourra penser aux Orphelins Baudelaire. C’est monsieur Snicket qui nous raconte leurs aventures, et jusqu’à un certain point, il nous semble extérieur à l’histoire (même si plus tard, on se doutera bien qu’il fait partie intégrante du mystère). Mais n’est pas l’écrivain, puisqu’en vrai l’écrivain s’appelle Daniel Handler. De plus, il n’arrête pas de révéler des éléments qui ne se sont pas encore produits, afin de jouer sur la tension narrative. Contrairement aux deux précédents, ce narrateur s’adresse donc directement aux lecteurs et fait son récit pour une raison concrète : rôle de conservation de la mémoire, témoignage, rapport d’enquête, etc.
  4. Le narrateur interne qui raconte sa propre histoire : Le narrateur est le personnage principal de l’histoire. Il raconte sa propre aventure, la teinte de ses perceptions et émotions. Si le récit est écrit au présent (comme dans la littérature YA, la plupart du temps), le lecteur ignorera tout de ce qui se passe dans la tête des autres personnages et dans leur trame narrative. Il ne suivra que son propre point de vue, et l’auteur pourra jouer sur la surprise en ménageant les informations obtenues par le personnage principal (par exemple, dans Alive de Scott Sigler, on peut très vite anticiper la fin si l’on connaît bien ce genre d’univers, mais l’héroïne est amnésique et donc la fin est surprenante pour elle mais peut-être pas pour le lecteur). Si le récit n’est pas écrit au présent, alors le personnage pourra y ajouter des points de vues d’autres personnages et des informations qu’il ne possédait pas au temps x de la narration, qu’elles soient avérées ou le fruit d’une déduction logique. L’auteur pourra aussi jouer sur la perception que le narrateur a de lui-même, versus ce qu’il est vraiment (je pense à Gagner la Guerre de Jean-Philippe Jaworski, où le narrateur se présente comme la pire brute qui soit, un irrespectueux personnage de l’ombre, mais se révèle différent à travers son comportement avec les autres personnages, ou sa façon de s’adresser à eux).

Pour ceux qui veulent aller plus loin dans l’aspect théorique, vous pouvez consulter wikipédia et ses articles sur la narratologie. Il y a encore pas mal de subtilités à dégager de ces concepts, subtilités applicables même à d’autres textes que les romans.

Chaque type de narration a ses points forts et ses points faibles. Tous les auteurs ne sont pas non plus forcément à l’aise avec tous les types de narration. Par exemple, l’écriture en « je » (où l’auteur laisse la voix au personnage principal) demande énormément de travail, si l’on veut que le texte ne soit pas plat ou inintéressant ou décalé. L’auteur ne doit pas se sentir derrière le narrateur, puisque le premier doit totalement disparaître au profit de la voix de son personnage (par exemple, dans Néachronical de Jean Vigne (dont j’ai beaucoup aimé l’histoire), l’héroïne a deux façons de s’exprimer qui diffèrent entre la narration et les dialogues, et qui créent un sentiment de déséquilibre dans le récit. Cela ne m’a pas empêchée de lire le premier tome jusqu’au bout, mais c’est une des raisons pour lesquelles il ne figurera pas dans mes coups de cœur).

Pour choisir votre narrateur, demandez-vous qui raconte l’histoire, et pourquoi. Si vous écrivez en « je », pour moi cette question est essentielle. Pourquoi ? Parce que votre personnage doit, à mon sens, avoir une motivation à se raconter (comme dans les Annales de la Compagnie Noire de Glenn Cook, où le Doc est en fait le chroniqueur de la Compagnie, et a donc pour rôle d’écrire au sujet de tous les événements marquants).

C’est pourquoi je bloque sur la narration en « je » au présent : le narrateur ne raconte son histoire à personne, il la vit simplement, et n’a pas de dialogue avec le lecteur. Pour moi (et ce n’est qu’un avis personnel), il n’y a pas de plus-value en terme de narration dans ce choix, d’autant plus que le lecteur est du coup totalement tributaire de la vitesse à laquelle réfléchit le personnage pour comprendre l’histoire (j’en reviens à Scott Sigler, et Alive, où du coup la compréhension de la situation passe en second lieu dans la narration, puisque le fait que l’héroïne soit amnésique l’empêche de comprendre son environnement avant ou en même temps que le lecteur). Cela dit, je reconnais une qualité à ce type d’écriture : c’est facilement abordable par les adolescents ou les jeunes lecteurs, ça permet l’empathie avec le héros ou l’héroïne, puisque, plongé dans ses pensées, le lecteur peut suivre chaque réflexion et chaque émotion. Pour moi, ce type de lecture se rapproche du bon film pop-corn, un moment de pure détente où l’on accepte d’être pris par la main pour suivre une histoire palpitante.

À nouveau, il n’y a pas vraiment un type de narration qui se révèle meilleur que les autres ou plus correct, mais chaque histoire, en fonction des thèmes abordés et de l’envie de l’auteur, aura ses besoins en terme de narration. Soyez attentif à ce que votre récit requiert comme voix pour être porté, et choisissez un narrateur qui vous plaise, qui vous corresponde.

Après avoir choisi le type de narrateur pour notre roman, il faut s’attaquer à la question du temps de narration. ^^

 

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