Comment bien choisir le temps de narration de son histoire ?

Chaque temps de narration véhicule des émotions et des niveaux de lecture différents. Cela semble relever du détail, pourtant ce choix, l’on ne pourra pas y couper, et surtout, il faudra s’y tenir jusqu’à la fin. La cohérence, la concordance des temps, ce sont deux points essentiels.

Alors, allons-nous plutôt vers le présent ou le passé ?

  • Commençons par parler du présent.

Le présent donne un sentiment d’immédiateté, de cooccurrence avec le moment de la lecture. Donc je suis en train de lire, et ce que je lis est en train de se passer. Je suis dans la tête du personnage, ou en tout cas au cœur de l’action. On se dit donc « chouette, ça va embarquer le lecteur, il n’aura pas le temps de respirer ».

C’est vrai, pourtant, historiquement, le présent n’est pas vraiment considéré comme le temps de la narration.

Le présent donne, à mon sens, un côté assez plat à l’histoire. Je trouve que cela véhicule au final bien peu d’émotions, du moins dans les récits que j’ai lus uniquement rédigés au présent/passé composé. Je perds vite le fil et la temporalité des événements, et surtout, j’ai l’impression de lire un script ou un résumé, même quand l’histoire est bien écrite.

Typiquement, dans le Young Adult, le mélange de présent et de point de vue à la première personne me rend complètement dingue, simplement car je trouve que ce choix manque de richesse et de panache. C’est à mon sens la pire solution de facilité, d’autant plus quand, comme dans Hunger Games, au final le « je » ne permet pas de réelle introspection. Ce n’est qu’un avis personnel, bien entendu, et comme je l’ai déjà dit pour le « je » dans mon article précédent, il y a aussi de bonnes raisons d’écrire en « je ».

Le français est une langue extrêmement riche, au vocabulaire délicat et précis, rempli de métaphores et de poésie, extrêmement dure à maîtriser aussi. Pour moi, elle mérite donc plus que « du point de vue interne en focalisation zéro, écrit au présent », pompé et traduit de l’anglais. (Je reparlerai de ma forme d’aversion pour la traduction un de ces quatre, promis :p). N’oubliez pas : ce qui fonctionne en anglais ne fonctionne pas forcément en français !

Ceci étant dit, je ne suis pas totalement réfractaire à l’utilisation du présent dans un roman. Si l’on joue sur la temporalité, entre le moment où l’auteur raconte son histoire, glissant des informations sur ce qu’il est en train de faire ou l’état de sa situation à ce moment de dialogue avec le lecteur, et les histoires du passé qu’il est en train de narrer. Exemples : Moi, Lucifer de Glenn Duncan (et sa série sur les loups-garous aussi, où il fait usage des mêmes méthodes narratives) pour la littérature fantastique, ou bien Dans la forêt de Jean Hegland (où la narratrice tient un journal des événements et parle à la fois de ce qui l’a menée à écrire, et de ce qu’elle vit ensuite) pour la littérature.

Le présent n’est donc pas à bannir de l’écriture, mais à utiliser avec soin et en connaissance de cause.

  • Parlons maintenant du passé… et ses quelques déclinaisons possibles.

Passé simple, passé composé, passé antérieur, imparfait, plus-que-parfait, subjonctif… Ah, on arrive dans quelque chose d’amusant, là, non ? 😀

La plupart du temps, quand on écrit au passé, on va jouer entre l’imparfait et le passé simple. Tout autre temps, qui nécessiterait un auxiliaire, sera à éviter un maximum. Pourquoi éviter les auxiliaires ? J’en reparlerai dans les tournures de phrases dites faibles, et la nécessité de ne pas utiliser les verbes avoir et être.

Pourquoi écrire au passé, si mon histoire se passe de nos jours, ou même dans le futur ?

Je vous répondrai simplement : parce que c’est une convention. Pas immuable, bien sûr, mais majoritaire. L’utilisation du passé indique tout de suite qu’on se trouve dans le récit : on nous raconte une histoire avec la volonté d’avoir un début, un milieu, une fin.

Les actions qui se passent en fond, ou qui durent dans le temps seront à l’imparfait. Les actions ponctuelles et soudaines seront soit au passé simple, soit au passé composé (pour donner un côté plus oral au récit).

Dans ce mode de narration, évitez surtout d’écrire au plus-que-parfait, à moins d’avoir absolument besoin de faire un retour en arrière sur un détail. Même si l’action est antérieure au temps de narration, et que selon la concordance des temps, elle requiert un plus-que-parfait, jouez d’astuce pour l’éviter à tout prix ! Cela surcharge le texte (c’est plus lourd et pompeux), et surtout cela plombe votre texte d’auxiliaires, et comme je l’ai dit, les auxiliaires c’est le mal. 😀

Pour donner un exemple, j’ai lu la Stratégie des As de Damien Snyers, un auteur liégeois. Son histoire recèle beaucoup de qualités, seulement tout est écrit au plus-que-parfait, si bien qu’à la fin, on se demande pourquoi ne pas avoir écrit son histoire à l’imparfait (si bien, aussi, que parfois, je passais plus de temps à compter les auxiliaires présents sur une page que réellement lire l’histoire). Et c’est tellement dommage, car ses personnages sont hyper intéressants, ainsi que le scénario qui m’a surprise à plusieurs reprises… Pour moi, son éditeur aurait peut-être dû lui suggérer de transposer dans un autre temps de narration. 😉

Ici, j’ai un avis un brin plus tranché, comme vous le constatez. :p Mais à nouveau, c’est à vous de sentir ce qui vous convient en terme de narration et d’écriture. Le choix du temps se fait aussi en accord avec le choix du narrateur, et la raison de la narration ! Tout s’imbrique peu à peu et forme un réseau d’idées intriquées.

Prochain rendez-vous : les tournures de phrases dites faibles et les verbes avoir et être.

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