Mes lectures du mois de février :

 

 

Dans la forêt – Jean Hegland – coup de cœur

Ce roman fait partie de mes livres préférés quasiment depuis la première page. Quand je l’ai fermé, je me suis sentie différente, comme s’il m’avait véritablement nourrie et transformée. La finesse de la langue (pour une traduction, j’ai été surprise de la qualité du texte), la profondeur des deux sœurs, la rudesse de leur histoire et pourtant l’espoir qui s’en dégage. Un espoir qui fait peur mais qui grandit.

Dans la forêt raconte l’histoire de deux sœurs, Nell et Eva, livrées à elles-mêmes dans un monde qui a sombré. Malgré le contexte d’apocalypse, ne vous attendez pas à lire un récit d’aventure dans lequel les deux protagonistes sauveront le monde. Non, elles sont déjà bien assez occupées à se sauver elles-mêmes. Elles vivent donc dans une vieille bâtisse perdue à l’orée d’une forêt, et la ville la plus proche se trouve à quelques kilomètres de là. Leur mère, ancienne danseuse classique devenue artisane, est décédée d’un cancer avant que tout cela ne commence. Leur père, éternel optimiste, fera tout pour les préserver des problèmes du monde, tant qu’il sera auprès d’elles. Peu à peu, le confort du 21ème siècle disparaît : trop de gens tombent malades si bien que le gouvernement s’effondre, l’électricité cesse de parvenir jusqu’à leur demeure en bordure de la forêt, internet cesse de fonctionner, ainsi que le téléphone. La pompe à essence n’est plus approvisionnée en carburant, le supermarché vide ses rayons mais ne les remplit plus. On suit la décomposition de la civilisation par le biais du journal intime de Nell, la studieuse. Elle nous partage ses peurs et ses espoirs, tout au long d’une année où tout semble aller de mal en pis. Pourtant, ni elle ni sa sœur n’abandonnent leurs rêves : l’une d’aller à Harvard, l’autre de devenir danseuse classique professionnelle. Jusqu’au moment où il faudra cesser de rêver, cesser de croire que tout s’arrangera de soi-même, que le monde redeviendra ce qu’il était. Si le monde change, alors comment changer soi-même pour survivre ?

Moi qui suis toujours plongée dans mes livres et qui ai toujours rêvé de rentrer dans une université prestigieuse (surtout pour le plaisir d’aller respirer les livres dans de grandes bibliothèques, j’avoue), je me retrouvais totalement dans Nell. Sa vision du monde, ses espoirs, ses attentes. Son côté paradoxal aussi : elle sait que les choses ont changé mais elle ne peut s’adapter à ce changement, elle le refuse car ce changement la coupera de ce qu’elle pense être et mériter de devenir.

La narration (en je, puisqu’on est dans le journal intime) jongle sans cesse entre les causes et les conséquences. Nell nous raconte ce qu’elle est, et ce qui l’a transformée. Elle parle de ses propres pensées et espoirs qu’elle juge futiles au regard de ce qui arrive au monde, de ce qui arrive à sa famille. Pourtant, peu à peu, elle parvient à s’adapter, à changer, à grandir, et à comprendre par elle-même comment tourne le monde, maintenant. Ou du moins son monde : la maison et la Forêt.

Durant tout le livre, elle ne cesse de parler de cette forêt, d’abord comme une entité vénérable et inquiétante, recelant des mystères qu’elle voudrait percer sans jamais vraiment y parvenir. La forêt, c’est un élément du décor pour elle au début. Dans sa « fuite dissociative », elle se refuse également à pénétrer dans la forêt, à rejoindre ce monde sauvage. La relation à la forêt est presque aussi importante que celle à son passé. Son père et sa sœur pourront être parfois perçus comme des freins, mais aussi comme des moteurs à aller de l’avant, et chercher des solutions.

L’évolution des personnages est époustouflante, si bien qu’en fermant le livre, on en vient à désirer soi-même vivre ce moment incroyable de la révélation. Quand tout devient simple et que l’on sait ce qu’il nous reste à faire pour survivre. Pour vivre.

Sorcières associées – Alex Evans – un agréable moment de lecture

Deux sorcières détectives privées dans une ville de toutes les libertés où le culte le plus représenté est celui du veau d’or. Les seules lois qui comptent : celles du marché. À quelques exceptions près : on ne touche pas à la nécromancie et on ne vend pas de jus de lotus.
Nous suivons deux affaires au départ totalement distinctes : un individu a enfermé un vampire dans un corps humain et l’oblige à tuer pour son compte, d’une part, et d’autre part, un homme d’affaires se plaint d’accidents étranges dans son usine remplie de zombies (ça coûte moins cher à employer que les humains)…
Tous les ingrédients sont rassemblés pour offrir au lecteur un pur moment de détente, une lecture rapide et agréable, un univers aux accents de steampunk qui colle aux conventions du genre.

Mais il y a des petites choses qui me chiffonnent.
Tout d’abord, le récit se fait à deux voix : les points de vue des deux sorcières sont tous les deux écrits en « je » et il n’y a pas beaucoup d’indices qui permettent de savoir si l’on suit l’une ou l’autre, si ce n’est la mention du prénom du personnage au début de son passage. J’ai trouvé ça déstabilisant dans la lecture, et pas forcément un choix avisé.
L’auteure a l’habitude d’entamer une nouvelle scène par un dialogue, sans description préalable. Même si chaque scène a un lien avec la précédente, cette habitude est parfois gênante, car de toute façon la description de la scène vient juste en-dessous. Pour moi ça brise parfois le rythme.
J’ai repéré les coupables quasi dès le début. Un peu décevant quand on lit une histoire qui relève de l’enquête.
Je n’ai pas trouvé que c’était un récit original. Tout est bien mesuré, les scènes s’enchaînent bien et il n’y a pas de manque dans la logique, ou la résolution. Mais les décors sont à peine esquissés, ce qui fait que l’ambiance des pays du Sud tombe un peu à plat. On a l’habitude de voir du steampunk en France ou en Angleterre, donc il aurait peut-être été bon de marquer encore plus les ambiances, les odeurs, les décors, même si l’on mentionne bien souvent le thé, les vêtements en soie, etc. Les personnages qui nous sont décrits (quand ils sont décrits) me donnaient plutôt l’impression de venir du nord (peau pâle, par exemple).
Je trouve que le « je » ne se justifiait pas du tout dans ce récit. Il n’y a quasiment pas d’introspection dans les émotions et les pensées des deux héroïnes. On ne peut même pas dire que c’est comme si on lisait le compte-rendu de leurs enquêtes. Donc totalement l’opposé de Dans la Forêt, où le je donne toute sa puissance au texte.
Voilà donc un livre qui rejoint la pile des livres lus, mais certainement pas les favoris.

Metro 2033 – Dmitry Glukhovsky – coup de cœur

Une de mes plus belles découvertes en SF ! Le récit est riche, complet, angoissant par moments, beau et terrible.

Avant toute chose, il est important de préciser que la SF est le seul genre littéraire en Russie à ne pas souffrir de la censure, ce qui le rend très intéressant, engagé, porteur de messages et de critiques évidentes de la société.

Le début commence de manière un peu abrupte, et il faut le temps de se faire aux noms de stations de métro et de personnages aux accents russes. L’auteur a beaucoup d’informations à nous transmettre sur l’environnement dans lequel on va évoluer au fil du roman, et cela nécessite une longue mise en place. Je trouve que c’est très pertinent de la part de l’auteur d’avoir amené le contexte à travers des dialogues et des on-dit, puisque très vite au fil du récit, on se rend compte qu’il y a sans cesse un jeu entre les croyances et la réalité. Artyom, qui n’avait jamais vraiment quitté sa station, n’avait jamais vu la Ceinture ou la Ligne Rouge, n’en connaissait que ce que les colporteurs racontaient. Il sort de sa zone de confort et se retrouve confronté à d’autres réalités que la sienne. Sous des airs de roman d’aventure horrifique, Métro 2033 cache une grande subtilité, que ce soit dans la perception de la psyché humaine à l’échelle individuelle, ou de la description de mouvements de masse, et de ce besoin compulsif d’appartenir à un groupe. Artyom vogue comme un découvreur au milieu de plusieurs sociétés, se retrouve confronté à toutes sortes de croyances, et tente, malgré tous les obstacles, de trouver sa voie au milieu de ce monde à l’agonie.
Dans son récit, Dmitry Glikhovsky nous parle aussi de l’art de la narration, du concept de héros, et de la notion de destin, trois thématiques fortes. Certains éléments m’ont fait penser à la notion de « détective holistique » dans Dirk Gently (Douglas Adams) : le destin, c’est simplement accepter de suivre les miettes que laisse à notre attention l’univers. Libre à nous de garder notre liberté, justement, et refuser la visite du destin, ou bien au contraire de nous laisser guider, enfermer dans un destin qui pourtant nous procurera bien plus d’émotions incroyables qu’une vie routinière. De la même manière, dans la vie de tous les jours, nous envions ceux qui font des folies, qui voyagent, qui voient du monde et tentent des choses, mais qu’est-ce qui nous empêche, au fond, d’agir de même ? De saisir la chance quand elle se présente à nous ? D’accepter les découvertes enchanteresses que le Destin a prévues pour nous ?

Shikanoko 1. l’enfant du cerf – Lian Hearn – lecture intéressante

Cette nouvelle série est une préquelle au Clan des Otori. Dans un Japon médiéval, nous allons suivre la vie de plusieurs personnages qui vont marquer leur époque, une ère de changements saupoudrée de magie primitive et de complots politiques.

Shikanoko veut dire littéralement enfant du cerf en japonais. Tout au long du récit, nous rencontrons des personnages à l’aura mystérieuse et au destin alambiqué, et tous portent des noms très imagés. Toutes les « traductions » ne sont pas données, mais afin de comprendre certains éléments du récit, il est parfois utile d’en connaître la signification.

Comme dans le Clan des Otori, on sent le travail de recherche effectué en amont de l’écriture par l’auteure. La géographie du pays, les noms des Clans et leurs interactions, les magies mystérieuses, l’architecture aussi. Étant amatrice de la culture japonaise, j’ai adoré me plonger dans ce récit aux accents de saga traditionnelle.
Dans ce premier tome, nous allons suivre de nombreux personnages, dont principalement les membres de la famille Kakizuki. Les deux fils Kakizuki, au départ très amis, se retrouvent adversaires à cause de la décision de leur vieux père. L’aîné a perdu sa femme et veut devenir moine, mais son père ne l’entendra pas de cette oreille : il offre la femme du cadet à l’aîné, et envoie le plus jeune dans la famille de leurs opposants politiques, les Miboshi, afin qu’il se marie avec leur fille (qui n’a alors que 7 ans). À ce moment, c’est un Kakizuki qui se trouve sur le trône impérial, mais les Miboshi désirent ce qu’ils ne possèdent pas.
Pendant ce temps, Shikanoko (qui n’est pas son nom de naissance ni son nom d’adulte) est lui-même évincé par son oncle du domaine dont il aurait dû hériter. Laissé pour mort dans un ravin, il parvient à survivre et rencontre un sorcier qui va lui accorder d’étranges pouvoirs.
Autour de ces trois personnages principaux rôdent d’autres individus, adjuvants ou opposants, humains ou surnaturels. Les nombreux personnages sont peu décrits, ce qui peut parfois prêter à confusion, et l’importance de la généalogie fait qu’il faut très vite acquérir une vision d’ensemble des interaction familiales pour ne pas s’y perdre dans les complots et relations étranges. Heureusement il y a une liste exhaustive des personnages au début du roman (n’en lisez pas trop avant la lecture, cela vous révélerait des éléments clefs de l’histoire ^^). Le récit est très bien mené, agréable à lire, riche culturellement, poignant par moments, cruel à d’autres.

En revanche, je ne sais pas si un public adolescent pourrait être amateur de ce spin off des Otori (qui avait l’avantage de tourner autour d’une belle relation amoureuse aux accents shakespeariens), car si la magie est bien présente ainsi que le côté épique, certaines scènes m’ont choquée par leur rudesse (et pourtant je pense qu’historiquement, elles se justifiaient parfaitement), et j’ai trouvé le texte assez complexe en dépit de tournures de phrases plutôt simples.

Si ce récit ne m’a pas transformée d’un point de vue humain comme Dans la forêt, ni ne m’a apporté de révélations sur l’art de la narration comme Métro 2033, j’ai tout de même adoré découvrir la maîtrise de la culture japonaise de l’auteure, et j’ai vraiment apprécié cette lecture (bien que ce soit une traduction :p).

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