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Cela fait un moment que l’envie me taraude de vous parler de ces deux films, dont le plus récent sorti cette année au cinéma. suite à sa sortie, d’ailleurs, beaucoup de fans avaient crié au scandale, à l’hérésie, et l’on voyait des titres du genre « pourquoi GITS 2017 est une daube comparé à l’original ? » etc. En sortant du cinéma, je me suis dit que j’avais adoré ce film, car je retrouvais les ingrédients de l’original (dont je n’avais que des souvenirs morcelés), mais que le côté visuel avait été très bien mis au goût du jour. Puis en lisant ces articles plus ou moins incendiaires, j’ai décidé de revoir l’original de 1995… Les différences m’ont rapidement sauté aux yeux, et j’ai compris. Pour autant, je trouve toujours que la version de 2017 est pertinente, et n’est certainement pas une daube. Mais pour cela, il me semble qu’il faut creuser l’analyse plus loin que « le scénario n’est pas respecté », « les personnages sont détournés », « le visuel nous en jette plein la vue pour pas grand chose », etc.

Les sujets des deux films, 1995 et 2017, sont intéressants. Oui, je dis « les sujets » car les deux films traitent chacun de sujets différents, même s’il y a des points communs entre les deux, rien que d’un point de vue visuel. Je ne veux pas simplement comparer les deux films pour dire que l’un est meilleur que l’autre, car ce serait faux. Les deux sont excellents, mais même s’ils ont le même titre, ils ne traitent pas du tout le sujet central – le ghost – de la même manière. C’est la magie de la SF, un genre narratif on ne peut plus réaliste, au fond, qui ne fait que traiter des inquiétudes actuelles dans un contexte différent, pour en faire ressortir les problématiques, les tenants et aboutissants, et peut-être parfois apporter une solution potentielle.

Résumons les deux films pour comprendre les sujets abordés (attention, je donne des détails sur la trame narrative et l’intrigue des deux films, donc si vous ne voulez pas être spoilés, ne lisez pas cet article) :

GITS 1995

Dans un Japon futuriste (2029) où les robots ont atteint un très haut niveau de réalisme physique, plusieurs personnes importantes se font hacker et des meurtres sont commis. Un homme repéré par la section 9 est pourchassé et capturé. Il s’avère que ses souvenirs ont été corrompus, ce qui l’a poussé à commettre un crime. Est responsable le hacker connu sous le pseudonyme de puppet master, une entité numérique créée artificiellement sous le nom de code 2501, mais qui prétend posséder une volonté propre, des sentiments, etc. En somme, un ghost. Et le ghost, c’est l’âme, en réalité. C’est la somme de données – souvenirs, réactions, comportement, sentiments, émotions – qui forme l’identité d’une personne. Cela renvoie au questionnement de Motoko, Major Kusanagi, qui se demande parfois si elle-même ne serait pas une création totalement artificielle. Elle n’a que la parole de ses collègues pour croire qu’elle existait déjà avant son corps cybernétique, mais elle n’a aucune preuve que ses souvenirs soient réels, que son Ghost soit vraiment là.
Le puppet master « s »incarne » dans un corps robotique de type féminin. Il arrive à s’enfuir des labos de la société de robotique, mais est fauché par une voiture sur la route et se retrouve emprisonné dans les locaux de la section 9. Il demande l’asile politique au chef de la section, Aramaki. Le patron de Motoko se trouve dans une situation délicate, car la section 6 qui a créé le puppet master insiste pour récupérer le corps robotique (dans lequel le puppet master a été « isolé » à dessein car il était devenu incontrôlable).
Aramaki refuse de leur céder le corps, mais quelqu’un s’est introduit avec une combinaison d’invisibilité dans les locaux de la section 9, et parvient à dérober le corps du puppet master.
À la fin, suite à une course poursuite épique et un combat dantesque entre Major et une robot d’assaut avancé (l’ancêtre des Tachikoma de la série Ghost in the shell: stand alone complex), Major et le puppet master communiquent en connectant leurs cerveaux – ou plutôt, Major se fait hacker par le puppet master. Il lui pose la question de l’évolution des ghosts, et des entités numériques. En tant que créations virtuelles, ils ne peuvent se reproduire comme des humains, mais seulement se copier, ce qui n’est qu’une réplication, pas une reproduction. Il propose à Major – qui était sa cible depuis le début car il a très vite découvert ce qu’elle était réellement, c’est à dire un cerveau organique dans un corps de robot – de fusionner leurs deux ghosts pour créer un nouvel être à partir de la combinaison de leurs deux vécus, sentiments, émotions, etc. Ce serait un peu comme leur enfant, mais qui existerait à condition qu’eux deux disparaissent, s’aliènent. Évidemment, Major refuse… Mais a-t-elle vraiment le choix ?

Le film se finit sur un tas de questions, auxquelles personne ne peut vraiment avoir de réponse indubitable. Est-ce que Major est toujours elle-même maintenant que son cerveau se trouve dans un nouveau corps, et est-ce que la destruction du cerveau robotique du puppet master a suffi à le détruire ? Est-ce qu’elle a fusionné avec le Puppet Master même si elle s’y refusait ? Au final, qui est vraiment Motoko Kusanagi ?

GITS 2017

Dans un Japon futuriste, nous suivons le Major Mira Killian, une jeune femme dont le cerveau a été placé dans un corps robotique suite à un grave « accident » dans lequel elle aurait dû trouver la mort. Elle travaille avec la section 9, et est suivie régulièrement par le docteur Ouelet, qui a supervisé la conception de son corps et l’intégration de son cerveau à celui-ci. La société pour laquelle elle travaille est à la pointe de la technologie en matière d’augmentations (cerveau et membres artificiels).
Le docteur Ouelet a toujours dit à Mira qu’elle était unique, leur première expérience, et une réussite. Le Major est obligée de prendre régulièrement une dose directement dans ses connectiques cérébrales, supposée empêcher le rejet de son corps artificiel par son cerveau. Elle se demande quand même parfois si elle est réelle, si son âme est « organique », ou si on lui ment depuis le début et qu’elle ne serait pas une IA hyper développée avec un ghost, une âme. Seul moment où le ghost est évoqué dans le film.
Major et la section 9 enquêtent sur des affaires étranges de hacking de cerveaux augmentés, qui remettent en question une bonne partie du travail de la société Hanka, qui est de lier le cerveau organique et l’artificiel. Des hauts fonctionnaires de la société Hanka sont tués par des robots hackés et Major Killian mène l’enquête en déployant toutes ses ressources.
Jusqu’à ce qu’elle plonge elle-même dans un cerveau hacké pour rechercher des données devenues inexploitables par connexion classique puisque le cerveau du robot a subi de graves dommages. Après cela, elle est confrontée à des glitches dans sa mémoire, des glissements de perception. Elle croit voir des choses sans savoir si ce sont ses propres souvenirs (mais d’où ? de quand ?) ou des souvenirs implantés. Elle se lance donc dans la traque de son identité, et se retrouve confrontée au Puppet Master, le terrible hacker lié à toute cette affaire.
Celui-ci se fait appeler Kuze. Il utilise des corps et des cerveaux humains pour créer un réseau qui le rend indétectable, introuvable sur la toile (comme une série de serveurs VPN). Elle découvre alors qu’il possède un corps cybernétique exactement comme elle, mais très endommagé. Le cerveau de Kuze s’est mal synchronisé, ce qui fait qu’il est très instable. Lui aussi est le résultat d’une expérience menée par Hanka. On lui a volé sa vie, tout comme à elle.
Major Mira Killian finit par découvrir qu’elle n’est pas ce qu’on lui a toujours dit qu’elle était. Elle s’appelle en réalité Motoko Kusanagi. Et Hanka n’a jamais eu l’autorisation de mener ces expériences sur elle, on lui a volé son corps, sa vie, sa famille. Avec la section 9, qui est toujours de son côté, elle va traquer le PDG de Hanka, qui a tout manigancé, et qui est un homme cruel et sans scrupules.
Kuze meurt, le PDG de Hanka meurt, mais Major vit. Elle vit enfin, en ayant récupéré ses propres souvenirs.

Les différences entre Motoko et Mira

Ghost in the Shell 2017 vs 1995
Scarlett Johansen dans le rôle de Mira (2017) versus Motoko dans le dessin animé original (1995)

Motoko Kusanagi – GITS 1995 :
On parle très peu de sa véritable identité dans le film original. Qui était-elle avant d’être le major ? On n’en sait rien, et ça n’a pour ainsi dire pas d’importance dans le scénario. Major est quelqu’un de froid, analytique, conscient des limites de son corps, et dévoué à son métier. Elle apprécie la section 9, qui est comme sa famille. Elle choisit et compose son équipe elle-même.
L’existence de ce puppet master remet en question la fiabilité de ses données. S’il peut hacker des cerveaux, implanter des souvenirs, modifier les comportements, qu’est-ce qui lui prouve, à elle, qu’elle est toujours la même ? Eh bien, ce sont les autres, son équipe et leurs souvenirs, qui aident à la constituer en tant qu’individu. Elle pose la question de l’identité et du ghost, de l’intégrité de l’âme, mais sans caractère anxiogène. C’est un questionnement presque ingénu et purement philosophique.

Mira Killian – GITS 2017 :
Mira est beaucoup plus complexe que Motoko. Mira est pétrie d’angoisses, de peurs et de craintes informulées. Elle est plus effacée. Même si c’est elle qui coordonne son équipe et qui dirige les actions spéciales, elle n’est qu’un pion parmi les autres.
Elle se pose souvent la question de son identité, mais est sans cesse confrontée à un nuage opaque qui l’empêche de distinguer se souvenirs, et pourtant elle aimerait se connaître réellement. Son équipe a beau lui assurer qu’elle a un vrai cerveau, et pareil pour le doc, elle ne se sent pas elle-même. (D’où la scène où elle se tâte le visage devant son reflet). L’identité de Motoko alias Killian est ici au cœur du scénario.
Si l’apparition du Puppet master met en danger son intégrité mentale, la stabilité de son ghost, elle révèle surtout la supercherie à laquelle elle est confrontée depuis sa renaissance : on lui a menti.
Mira-Motoko veut alors empêcher les méchants de refaire ce qu’on lui a fait, et ce qu’on a fait à Hideo, son petit copain qu’elle avait oublié et qui l’a sortie de son brouillard en lui conseillant d’arrêter de prendre ses doses.
Mira est donc beaucoup plus centrée sur elle-même, et sa volonté d’arrêter les méchants découle d’un désir de vengeance/justice. Son empathie est le résultat du fait qu’elle-même a souffert.

Qu’est-ce que cela révèle sur un plan social et humain ?

Pour moi, cela révèle une évolution de paradigme social.
Entre 1995 et 2017, le monde a énormément évolué, de même que la production cinématographique, surtout au niveau de la SF je pense. On parle souvent des « bons vieux classiques de la SF » des années 70 ou 80. Les geeks, les amateurs du genre, valorisent la vieille école par rapport à la Science fantasy actuelle, ou les space operas (même s’il existe encore des auteurs de SF qui posent de vraies questions scientifiques et sociales). Pourquoi ?

À mon sens, avant, l’Homme était au centre du débat, de l’évolution scientifique ou sociale ou politique. Le rapport de l’humanité à la science et les évolutions technologiques, la découverte de concepts, le questionnement de l’identité humaine au sens général du terme. Motoko est l’expression de ce questionnement : j’ai un cerveau organique dans un corps artificiel, suis-je encore humaine, ou suis-je autre chose ? Suis-je l’expression d’une évolution possible de l’humanité ? Son identité à elle n’a pas d’importance contrairement à ce qu’elle représente d’un point de vue scientifique et philosophique. De plus, le hacker, le Puppet Master, est l’expression d’un concept : la singularité.

Mira, à l’inverse, pose la question de l’individu en tant qu’être à part entière, et son intégrité. « Moi je n’ai pas autorisé à ce qu’on me fasse subir ça, je n’étais pas d’accord, on a perverti mon identité ». Mira exprime la question de l’individu, et non plus l’Homme, au centre du débat. Mira devient une victime d’une évolution dont elle ne voulait pas, et elle se bat contre ceux qui l’ont transformée sans tenir compte de son individualité, sans tenir compte de ce qui faisait d’elle ce qu’elle est réellement. La question scientifique et philosophique devient l’ennemie de l’individu. Et à l’inverse de l’original, le Puppet Master de 2017 devient simplement un humain assoiffé de vengeance.

Et c’est tout à fait cohérent avec le sentiment d’une partie de la population à l’heure actuelle en occident : les politiques et les multinationales se révèlent les ennemis de l’individu, l’évolution technologique pervertit le corps humain organique (on peut parler de Monsanto par exemple). L’individu est nié au profit de la masse et du profit – justement – alors que tout nous pousse à développer notre individualité, voire notre égoïsme, notre égocentrisme, par les réseaux sociaux.
Aujourd’hui, la question de l’apparition des ghosts dans les IA doit se poser, car les IA sont partout, sans qu’on s’en rende compte. Certes, je ne parle pas d’IA du genre de celle dans I robot ou dans Resident Evil, ou même dans Iron Man. Je parle de petits programmes créés pour récupérer des informations, les trier et les évaluer (comme les bots de Google qui scannent les sites en permanence), ou encore de ces petits bots domestiques spécialisés dans la domotique (au Japon, vous pouvez avoir votre petite Hatsune Miku, votre « waifu » qui vous attend, allume la lumière pour vous, ouvre vos stores, règles la température, même quand vous n’êtes pas là. Elle vous envoie même des sms mignons pendant votre journée de travail). La question du posthumain, et de la nature de l’âme n’a jamais été aussi pertinente qu’aujourd’hui.
C’est pourquoi, même si le traitement du scénario de GITS 2017 correspond beaucoup plus à nos questionnements individuels actuels, GITS 1995 traite d’un sujet beaucoup plus fondamental et essentiel à notre développement.

Bien sûr, ceci n’est qu’une analyse hyper succincte par rapport à tout ce qui pourrait être dit au sujet de ce film. Pour ceux qui seraient intéressés, je travaille actuellement sur un dossier d’analyse plus conséquent (actuellement  neuf pages). Je suis ouverte à toute discussion, tout commentaire. ^^

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