Fondation Akira

Un feu léger est vite étouffé : si vous le laissez faire, des rivières ne sauraient l’éteindre.
William Shakespeare ; The king Henry VI (1592)

31 octobre 2020, Oxford University

Depuis que je donne cours à l’Université d’Oxford, chaque année à l’approche de l’hiver, je vois les élèves passer par tous les stades de motivation. D’abord, l’enchantement innocent de rencontrer leurs nouveaux professeurs, de découvrir le monde universitaire, les pousse à assister à tous les cours sans exception. Les plus motivés se démarquent cependant très vite des autres, car avec l’automne arrive le froid, et là, le moral tombe en flèche. On commence à remarquer les premiers absents. Et pourtant, ils n’en sont pas encore au stress extrême des évaluations, ou à l’angoisse des travaux à rendre. Et puis, il y a l’appel de la vie estudiantine qui s’échine à les attirer loin des bibliothèques et des salles de cours. Typiquement, la veille ou le lendemain d’une soirée alcoolisée prévue, les amphithéâtres sont vides. Je m’étonne d’ailleurs d’avoir autant d’élèves encore assis devant moi à 18h, un 31 octobre, alors que le bal des Vampires démarre dans moins d’une heure.

À cette période de l’année, j’en viens toujours à parler de Frankenstein ou le Prométhée moderne, de Mary Shelley, et cette année, je ne déroge pas à cette règle.

— Cette haine tenace qu’il nourrit à l’endroit de son créateur est donc parfaitement justifiée…

Quand la sonnerie annonçant la fin de période retentit, me coupant dans ma conclusion, je ne retiens pas le soupir de soulagement qui s’échappe d’entre mes lèvres. J’ai beau aimer enseigner, et apprécier un (faible) pourcentage de mes élèves, cela ne me met pas à l’abri des maux de tête et de l’énervement. Je prends ma bouteille d’eau et un cachet pour la tête, que j’avale en espérant que cela suffise à tenir ma migraine à distance pour la fin de la journée. Pendant ce temps, les ados, les singes, qui occupent mon amphithéâtre une fois par semaine se lèvent dans un tintamarre digne d’un zoo. Les chaises râclent le sol, les voix s’élèvent de gauche et de droite, les téléphones se mettent à sonner. Des fois, je me demande si, à leur âge, je m’exprimais de la même manière qu’eux : vite et mal, avec un vocabulaire pauvre, inadéquat. Le pire, c’est qu’ils se prétendent étudiants de littérature, pourtant ils ne sont pas capables d’apprécier leur langue à sa juste valeur. Ils ne la voient que comme un outil de communication, simple, vague, universel.

Heureusement, c’était mon dernier cours de la journée. Je salue avec un sourire aussi affable que possible quelques élèves plus discrets que les autres qui m’adressent un geste de la main.

— Professeur Ashford ? demande une jeune élève dont je n’ai pas encore retenu le nom.

Je me tourne vers elle et n’ai pas besoin de l’interroger pour qu’elle reprenne :

— Je voulais juste vous dire… Frankenstein, je tenais à vous remercier de nous en avoir parlé. Je l’ai lu ce weekend et j’ai été incapable de le lâcher jusqu’à la dernière page. Je craignais de ne pas être faite pour ces études parce que je n’arrivais pas à trouver le Mais à chaque fois que vous nous parlez d’un auteur classique, je… Enfin voilà, merci.

Voilà une des raisons pour lesquelles j’aime mon métier. Par moments, j’ai l’impression que je pourrais tout aussi bien parler à un mur, et puis parfois s’éveille dans un regard une lueur d’intérêt, une passion que rien ne pourra venir éteindre.

— Ce roman est un chef-d’œuvre. Je suis content d’apprendre qu’il vous a tant intéressée, réponds-je en souriant.

Elle rougit légèrement, me salue et s’en va. Son pas résonne dans l’amphi presque vide, et quand elle franchit la porte, le silence s’empare du lieu.

J’aime ma vie et ma petite routine, mon confort, mes vieux bouquins poussiéreux. J’ai trouvé un homme qui s’en fiche de vivre au milieu des piles de livres non lus ou à peine entamés, qui respecte mes papiers volants de tous les côtés, et ma boulimie intellectuelle. Au début, ça n’a pas été facile… Il me traitait d’artiste, disait toujours que j’avais la tête ailleurs, que je ne pensais pas comme les autres, que je n’étais pas normal. Même s’il accompagnait ses paroles d’un sourire.

Je vivais à Oxford depuis trois ans, quand je l’ai rencontré. Honnêtement, je n’aurais jamais cru que je finirais par sortir avec lui, et encore moins que l’on habiterait ensemble. Rupert n’était pour ainsi dire pas mon genre d’homme d’un point de vue intellectuel. J’avais décidé d’arrêter de confondre attirance sexuelle et potentiel compagnon de vie depuis mes déboires à NYC, donc j’avais très vite classé Rupert dans la première catégorie. La vie nous joue parfois de drôles de tours.

En pensant à Rup’, je sors le téléphone de mon sac encombré de notes. Il m’a envoyé un message pour me prévenir que tout est en place pour ce soir, y compris les cookies fantômes. Je roule des yeux mais je me sens sourire malgré moi. Ayant vécu toute son adolescence en Amérique, il a conservé l’habitude de célébrer Halloween et tient toujours à ce qu’on invite une bande de copains à regarder des films d’horreur en bouffant des crasses à l’effigie de monstres terrifiants. À chaque fois, il entame une croisade un mois avant l’événement pour que je cède à ses folies. Le pire, c’est qu’à plus de trente ans, nos amis continuent de venir subir cette torture chaque année à la maison. Leur tolérance pour les excentricités de mon chéri me laisse parfois sans voix.

Je réponds en vitesse tout en rangeant mes affaires, les yeux rivés sur l’écran :

J’ai encore du boulot ici. Pas de retour avant 20h.

Reposant mon portable sur le bureau, je referme les attaches de mon sac et me redresse pour glisser la lanière sur mon épaule.

C’est là que je le vois. En haut des marches, devant la porte, habillé d’un costume qui doit certainement coûter une fortune. Je n’ai aucun mal à le reconnaître quand je repère la mèche de cheveux blancs qui retombe sur son front. Mon téléphone vibre pour m’annoncer l’arrivée d’un message que je sais provenir de Rupert, mais je n’y touche pas. Je suis figé comme un idiot à côté de mon bureau, et je le regarde avec avidité. Non, je bois son image.

Il descend les marches pour me rejoindre, les mains dans les poches de son long trench coat, un air un peu audacieux sur le visage, comme si c’était tout à fait normal qu’il se trouve là. C’est comme s’il bousculait l’ordre naturel des choses en se trouvant au milieu de ma salle de cours, si bien que j’ai peur un instant de voir le monde s’écrouler. Les souvenirs que j’ai de lui adolescent ne collent pas avec l’image qu’il me renvoie à cet instant, pourtant je suis certain que c’est lui.

— Hoshino… dis-je, incapable de prononcer autre chose.
— Edwin, me répond-il d’une voix suave.

Je cligne des yeux, prends une inspiration, redresse les épaules. Pour me donner du courage.

— Qu’est-ce que tu fais là ?
— Je devais te parler, dit-il, car c’est parfaitement normal de prendre l’avion et traverser l’Atlantique pour parler à un ex.
— Je pensais que tu vivais à New-York ?
— Je suis en vacances. Et c’est important.

Alors qu’il prononce ces mots, je capte du coin de l’œil la présence de deux types en costard au fond de la pièce, à demi plongés dans les ombres. Celui de gauche chique de manière peu élégante. Vêtus de noir, les cheveux rasés sur les côtés et longs au-dessus, la chemise blanche, les montres clinquantes, la bosse que je devine sous leurs costumes trois pièces… et leurs traits asiatiques. J’ai l’impression d’être tombé dans un mauvais film de gangsters. Ayant suivi mon regard, Hoshino hausse les épaules.

— T’inquiète pas, ils sont là pour ma sécurité, c’est tout.
— Ta sécurité ? Je ne suis pas sûr de comprendre, ni d’avoir envie de comprendre. Tu peux t’en aller.
— Je suis venu de New-York pour te parler, Edwin, c’est important, répète-t-il avec nonchalance.

Il m’agace. Je crispe les mâchoires, enfile mon écharpe et fais mine de m’éloigner. Il m’attrape par le coude, sans brusquerie mais dans un geste ferme.

— Écoute au moins ce que j’ai à te dire. Tu me dois bien ça.
— Je ne te dois rien, Hoshino, j’ai tourné la page. J’aurais espéré que tu en fasses autant. Je n’ai certes pas mérité d’avoir ton pardon pour ce qui s’est produit là-bas, mais je pensais que tu avais compris que ce serait mieux pour nous deux qu’on reste éloignés l’un de l’autre, réponds-je.

C’est atroce. En prononçant ces mots, je sens la pointe de nostalgie qui s’enfonce dans mon cœur. Quand je le regarde, j’ai l’impression d’avoir de nouveau vingt et un ans. D’être de nouveau dans ce café, face à ce gamin inexpérimenté qui me fixe de ses grands yeux avides de savoir. À peine innocents.

Quel con, je me répète dans ma tête. Mais je n’ajoute rien, j’attends qu’il me lâche. Il baisse les yeux sur la main qui enserre mon coude. De l’autre, il va dans la poche intérieure de son manteau pour en sortir un étui en platine. Il l’ouvre du pouce et en sort une carte de visite. Il me lâche comme à contrecœur, prend un stylo en or, se penche sur le bureau et note quelques mots. Quand il me tend la carte, je vois la magnifique montre à son poignet, et je ne peux m’empêcher de me demander comment cette racaille du Bronx a pu devenir cet homme couvert de richesse. En fait, je ne me pose qu’à moitié la question : les gardes du corps, la rolex, le stylo en or, les chaussures Armani. Je sais qu’il n’est pas devenu une star ou quoi que ce soit, donc je parierais plutôt sur la mafia. L’idée me fait froid dans le dos. Pourtant je prends la carte. Je croise son regard, et j’y vois briller une lueur d’espoir. Qu’est-ce qu’il attend de ma part ?

— L’hôtel où je loge. Au cas où tu changerais d’avis.

Je hoche la tête, mais je sais que je n’irai pas. Je le sais ou bien je l’espère, pour le salut de mon âme ? Sans un mot de plus, je fais volte-face et repars vers la porte en me disant que je ferais mieux de rentrer tout de suite. Je glisse la main dans ma poche pour y récupérer mon téléphone, mais mon geste se solde par un échec. Je peste contre ma distraction.

Quand je me retourne, Hoshino est toujours là, avec un sourire amusé. Son sourire amusé. Il n’a pas changé, même si son visage a gagné en maturité. Il me tend mon portable.

— Rupert a l’air de t’attendre, me dit-il, presque moqueur.

Je l’arrache de sa main et m’en vais, malgré l’envie qui me taraude de lui poser un tas de questions. Je serre les mâchoires, repense à Rupert. Je n’ai pas envie de lui faire subir la même chose qu’au début. Les mensonges, les silences, les secrets. On a réussi, lui et moi, à passer au-dessus, même si sa confiance ne m’est pas encore entièrement revenue. Un couple, c’est comme un château de cartes. Un rien peut le faire s’envoler alors qu’on a passé tant d’heures à le construire. Au lieu d’aller dans mon bureau pour travailler comme j’en avais l’intention sur le mémoire d’un de mes élèves, je me dirige vers le parking tout en lisant le message de Rupert.

Ne traîne pas trop, sinon il n’y aura plus de bonbons. :p

Mange-les donc, ma ligne te remerciera, je réponds en souriant.

Et la mienne ?? >.<

Tu es très bien comme tu es, mon amour. N’aie pas peur de quelques bonbecs.

Haha ! Bon, Julie et Sven sont déjà là. À tout à l’heure, mon cher et tendre, ne nous fais pas trop languir.

Changement de programme, je n’ai pas la tête à travailler. J’arrive.

❤ ❤

Glissant la main dans ma poche pour ranger mon téléphone, je sens le rectangle de carton s’enfoncer dans la pulpe de mon indexe. La pointe de douleur m’arrache une grimace et par réflexe, je porte mon doigt à mes lèvres. Pas de coupure, juste la sensation désagréable. C’est certainement stupide, mais j’y vois là comme un signe. Le signe évident qu’il ne faut pas que je me laisse entraîner dans cette histoire. Je n’ai jamais été le mec qu’il fallait à Hoshino, je ne vois pas pourquoi ça changerait aujourd’hui.


C’est terrible, quand votre âme et votre cerveau disent – non, hurlent – leur refus, mais que votre corps exprime l’inverse. J’ai toujours eu ce problème. Rupert me dit parfois, avec son humour un peu cynique, que je suis hautement draguable… Un peu comme une matière à ne pas approcher du feu. Pas de chance pour lui – pour nous ? –, c’est terriblement vrai.

Les hommes avec lesquels j’ai eu des relations n’ont jamais eu besoin d’insister bien longtemps pour que je cède à leurs avances. Je n’ai jamais dragué moi-même, par contre, et je pense que je n’y parviendrais même pas. Je serais un peu une sorte de Gary-couche-toi-là aux yeux de certains. Mais ce n’est pas quelque chose que je désire fondamentalement. J’apprécierais beaucoup ne pas être l’esclave de mes désirs de temps en temps. Ou pas, je n’en sais rien, en réalité. Je me sens tiraillé, comme devenu schizophrène à force de vouloir coller à ce que les gens attendent de moi.

J’adore découvrir d’autres hommes. C’est un besoin, une addiction. Mais il paraît que c’est mal. Que c’est déviant. Parfois, je sombre dans des périodes où je ne pense plus qu’à ça, aller voir ailleurs. Planter Rupert deux heures et me taper quelqu’un au hasard.

On n’en parle pas, lui et moi. C’est mon problème, à moi de gérer mes pulsions. Heureusement, il me comprend d’un seul regard, dans ces cas-là. Et il est suffisamment inventif sur le plan sexuel pour arriver à me détourner des autres. La raison pour laquelle je fais ces efforts, c’est que je l’aime, et que j’ai aucune envie de le faire souffrir inutilement.

Je pense à tout ça, les mains sur le volant, regardant par la vitre de la voiture la fenêtre du salon illuminée de l’intérieur. Il l’a décorée de citrouilles et de fantômes, ce qui me fait agiter la tête de gauche à droite, indulgent de son côté enfant.

J’hésite. Retrouver la maison, notre maison, ou bien filer rejoindre Hoshino, peu importe le plan louche qu’il me réserve ? Je sens un rire nerveux s’emparer de moi. Comme d’habitude, je dois être en train de faire une montagne d’un simple caillou. Si ça se trouve, Hoshino n’a pas du tout l’intention de me détourner de mon couple. Après tout, vu la façon dont on s’est quittés – je passe une main sur ma joue au souvenir de cette conversation irrationnelle dans la ruelle derrière le Mykonos -, il pourrait véritablement avoir tiré un trait sur ma petite personne.

De nouveau, je plonge une main dans la poche de mon manteau, évalue la forme de sa carte de visite, en ressens la douceur du papier velouté. Je sens les traits de son écriture au dos de celle-ci, le relief de son nom imprimé à l’avant. Mais je ne la sors pas de là.

Je me répète encore une fois : j’ai tourné la page.

Je m’extrais de la voiture avec mon sac sur l’épaule, la verrouille et me dirige vers le perron de la maison. La rue est calme, presque totalement silencieuse à l’exception des bruits des feuilles mortes frottant contre le pavé, agitées par le vent léger d’automne. Je monte les marches devant la maison, pressé de me remettre au chaud. La clef pénètre dans la serrure, puis la porte s’ouvre et je sens un soulagement nostalgique m’envahir. Hoshino fait partie de mon passé, je ne veux pas qu’il revienne dans ma vie.

Une odeur de cannelle et de pâtisserie emplit mon nez. Je retire mon manteau et laisse mon téléphone sur la commode dans l’entrée à côté de mon trousseau de clefs. Rupert apparaît au bout du couloir, déguisé en vampire comme chaque année. Grand, athlétique, les cheveux sombres tirant sur le roux, il a tout du joueur de rugby irlandais. En deux pas, il m’a rejoint, et ses bras se referment sur moi.

Je crispe les mâchoires, mais le laisse me dire bonjour à sa façon. Parfois, ce genre de contact physique me hérisse le poil. Je me force pourtant à accepter l’étreinte, parce qu’elle signifie plus qu’une embrassade : c’est le symbole d’une routine, d’une sécurité, de notre vie à deux. Ça devrait être apaisant.

— Je suis étonné de te voir rentrer si tôt, me dit-il en s’écartant sans vraiment rompe le contact.
— Ne compte pas sur moi pour un bisou tant que tu portes cet affreux maquillage, réponds-je pour changer de sujet.

C’est là que Sven déboule dans le couloir, maquillé en mort-vivant. Il crie « Cerveauuuuu » en s’approchant de nous d’une démarche de faux zombie, puis éclate de rire tout seul. Sven travaille dans la finance, mais il est un grand adepte de jeux vidéo et faisait beaucoup de jeux de rôle dans son adolescence. C’est pour ça qu’il débarque toujours à une vitesse fulgurante quand Rup’ l’invite pour une soirée « mecs » comme ils disent, c’est-à-dire une soirée passée à boire de la bière et jouer à des shooters sur le grand écran du salon.

Sven me serre la main, un sourire sur les lèvres.

— Alors, les étudiants ? Toujours aussi cons ?
— Ne m’en parle pas, je grimace.
— Mais il adore ça ! s’exclame Julie depuis la porte du salon. À la fin de l’année, quand les gamins ont l’air un peu plus intelligents, il se dit que c’est grâce à lui.
— Julie n’a pas tort, je dis, espérant que mon humeur mi-figue mi-raisin passe inaperçue.

Julie est beaucoup plus calme que Sven, même si elle est également atteinte d’un certain degré de geekitude. C’est avec Julie que je parle littérature. Elle me taquine parfois sur le fait que je suis en couple avec un homme qui n’a littéralement jamais ouvert un roman de sa vie, même pour les lectures scolaires imposées. Raison pour laquelle je n’aurais jamais envisagé de passer ma vie avec lui au départ.

Dans le salon, Clara est en train de maquiller James, elle-même déjà grimée en masque vaudou. Elle lève à peine les yeux de son œuvre pour me saluer. Clara travaille dans l’industrie du cinéma, en quelque sorte. Enfin, elle aime présenter son boulot en commençant par là. En réalité, elle est maquilleuse pour BBC, et rêve de pouvoir un jour bosser à la Warner pour créer les maquillages de cinéma. Elle a vraiment du talent, mais honnêtement, je doute que ça arrive. Clara et moi partageons une très longue amitié qui remonte à bien avant mon départ pour New-York. J’avais craint que la distance nous rendrait étrangers l’un à l’autre, mais quand je suis rentré de ce long voyage, elle était là pour moi, fidèle à elle-même.

James, enfin, aimerait m’accueillir, sauf que Clara lui jette un regard noir et menaçant qui le convainc de ne surtout pas bouger tant qu’elle n’aura pas terminé.

— Après, c’est ton tour, mon cher ! me lance-t-elle avec beaucoup de sérieux, le regard concentré sur son travail.
— La réponse à laquelle tu penses n’est pas acceptable, ajoute Rupert d’un ton faussement grave.

Je roule des yeux, mais me sens un peu plus léger, un peu moins torturé que dans ma solitude. Je pense avoir bien fait de filer ici plutôt que de rester à l’université. Soyons honnête : si je n’étais pas rentré, j’aurais pris la direction de l’hôtel d’Hoshino en utilisant l’excuse du travail en attente.

Une demi-heure plus tard, j’ai un troisième verre de champagne dans les mains et je suis maquillé comme un Sith. J’ai osé demander ce qu’était un Sith – et je ne commettrai plus jamais ce genre d’erreur en compagnie de geeks, je le jure -, si bien que la soirée films d’horreur est passée à une soirée « il faut combler ce terrible manque à ta culture, Edwin ». Parce que, bien sûr, Rupert possède le coffret Star Wars complet. Je sens venir ma souffrance, sauvez-moi.


Arrivé à la moitié du deuxième film, je les supplie d’arrêter, ou d’au moins faire une pause. C’est long, atrocement long, complètement loufoque. Cette histoire n’a pas de sens, les personnages n’ont pas de sens. La vraie existence n’est pas si manichéenne. Et alors ces histoires de races aliens… Je suis paumé, complètement.

Je me réfugie dans la cuisine où je m’installe sur un tabouret haut devant le comptoir. La carte de visite n’a pas quitté mes pensées, malgré ce que j’espérais. À côté, ils rigolent et papotent joyeusement, alors que moi je n’arrête pas de repenser à ce moment où je l’ai vu dans l’amphithéâtre. Sa mèche de cheveux blancs, son sourire en coin, son attitude respirant la totale confiance en lui. Dire que, dans cette ruelle derrière le Mykonos, j’avais cru ne plus jamais le revoir.

Quand Rupert glisse ses bras autour de ma taille, je réalise un peu brusquement que je ne suis plus tout seul. Il ne dit rien, ne fait aucun geste de plus. Il se contente d’être là.

— Je n’ai pas envie d’en parler, précisé-je malgré tout.

Il hoche la tête et s’écarte de moi. Il va dans le frigo, faisant mine d’y chercher quelque chose. Je l’observe du coin de l’œil, sans arriver à me décider.

— C’est sans importance, tu sais, j’ajoute, comme si je cherchais son absolution.
— Si tu le dis, répond-il en attrapant quatre bières. J’aimerais juste qu’on passe une soirée agréable.
— Je crois que je n’aime pas Star Wars, grimacé-je, soulagé qu’il m’offre une porte de sortie.
— Tu ne sais pas ce que tu rates.

Il me tend une bouteille décapsulée. Les traits de son visage brouillés par le maquillage m’empêchent de discerner son émotion, mais son regard m’a l’air plus sombre que d’ordinaire. Mon cœur s’accélère quand je pense à Hoshino, mais c’est Rupert que je dévore du regard.


Je fixe le plafond depuis un moment, alors que Rupert s’est endormi comme une masse. Pas moyen de fermer l’œil. J’envisage de le réveiller pour qu’on s’envoie en l’air, mais je n’ai pas envie de me mentir. Ce n’est pas de lui que j’ai envie, là, tout de suite même si c’est sa main qui repose sur mon ventre. Le contact de sa peau, son souffle régulier, l’espace que prend son corps dans le lit, tout ça m’agace. J’ai envie de le repousser, et en même temps j’ai besoin d’un contact bien moins innocent. Ces petits détails m’énervent tellement que je sens les fourmis se répandre dans mon corps, accompagnées d’un besoin impérieux de bouger.

Je me glisse hors du lit en essayant de ne pas le réveiller. Il se retourne en grognant, lâche un soupir, agrippe son coussin. J’enfile un t-shirt au-dessus de mon caleçon, et en dépit de l’air frais – les radiateurs de la chambre sont éteints – je délaisse mes pantoufles pour m’engager dans le couloir de nuit. Sans allumer le plafonnier, je rejoins l’escalier. Ma main rencontre le bois de la rampe, mes pieds frottent contre le tapis épais. Une odeur de gras, de pâtisserie et de bières froides flotte dans l’air. Le bois craque, mais je sais sur quelles marches m’appuyer pour que mon escapade passe inaperçue. Question d’habitude.

En bas, la seule lumière provient des lampadaires, pénétrant par le vitrail au-dessus de la porte. Cela me suffit malgré tout pour récupérer la carte de visite dans mon manteau. Je la regarde vraiment pour la première fois.

Hoshino Matsuo
PDG
Fukuda Industries
Import-Export

Il me faut un certain temps pour percuter que ce Matsuo est son vrai nom de famille. Pas Papadakis, le nom de son père adoptif. Aurait-il retrouvé ses parents biologiques ? Et comment est-il arrivé à la tête d’une multinationale japonaise ? Et Fukuda Industries, qu’est-ce que c’est ? Est-ce une organisation légale ou simplement une façade ?

Tout cela m’a l’air franchement louche, voire surréaliste. C’est à n’y rien comprendre … Je retourne la carte. Je déchiffre sans trop de mal son écriture déliée. Il loge donc à The Old Bank, dont la façade avant donne tout juste sur les bâtiments principaux de l’Université. Je tapote la carte sur mon pouce, la lèvre inférieure coincée entre mes dents.

Le courant d’air froid qui passe par-dessous la porte d’entrée m’arrache un frisson, tandis que les poils de mes bras se hérissent. Il me suffirait de jeter cette carte dans la corbeille à côté de l’entrée et de filer rejoindre Rupert. Me coller à lui, profiter de sa chaleur, ne pas me prendre la tête. Ne pas frôler le danger. Le problème, c’est que ma curiosité a été titillée.

Je vais dans le salon, prends le pc portable et m’installe dans le canapé, sur une zone qui n’a pas souffert de la soirée. L’appareil s’allume dans un léger bourdonnement. Pendant que j’attends, je me frotte le menton d’une main en me demandant ce que j’espère trouver à son sujet sur Internet. Quand je l’ai quitté, il avait dix-sept ans et j’en avais vingt-quatre. Aujourd’hui, il approche de la trentaine. En réalité, je ne sais rien de lui.

J’ouvre Firefox et fixe un instant l’écran avant d’activer mes doigts sur le clavier. Je tape son nom, m’attendant à tomber sur une page Facebook ou ce genre de connerie, mais c’est autre chose qui apparaît.

Le premier résultat n’est autre qu’une page Wikipedia à son nom. À droite, une photo de lui et un résumé des informations apparaissant sur la banque de données en ligne.

Hoshino Matsuo
Chef d’entreprise
Date de naissance : 24 juillet 1990

« […] Depuis 2017, Hoshino Matsuo se trouve à la tête de la multinationale Fukuda Industries, une entreprise d’import-export crée en 1984 par Ryôsuke Fukuda. […], et depuis lors, Fukuda Industries a vu ses activités commerciales drastiquement transformées par un désir de son PDG d’assainir la société en améliorant la qualité de travail de ses employés. De plus, Hoshino Matsuo, au nom de son entreprise, a constitué plusieurs œuvres de charité, dont la Fondation Akira, en avril de cette année. »

Sous ces informations apparaît tout une série d’articles au sujet de Hoshino ou de son entreprise. Je vois sa vie étalée en première page sur Internet, une vie que je n’arrive pas à associer à ce gamin rencontré dans un café à New-York. Ce jeune serveur japonais travaillant dans un restaurant grec en plein milieu du Bronx. La photo qui accompagne les résultats de la recherche présente un bel homme portant le costume avec naturel, coiffé avec soin, qui pose sans en avoir l’air.

Curieux, je clique sur l’onglet images. Il y a un tas d’autre clichés du même genre, tous pris dans des décors new-yorkais. Parmi les résultats apparaissent aussi des couvertures de magazines, articles de journaux, moments privés capturés par des paparazzis. Je le vois même repris comme avatar sur un forum RPG, ou encore utilisé comme modèle pour des crayonnés de bellâtres à demi-nus. Je n’en reviens pas, si bien que j’ai une envie de rire qui s’empare de moi, irrépressible. Je m’attends presque à tomber sur la preuve que tout ceci n’est qu’un gros canular, mais chaque article de journal authentique m’éloigne de cette possibilité. Je ne trouve rien d’autre qu’une espèce d’éclatante vérité.

Je lâche le trackpad pour me frotter les yeux en soupirant. Un léger craquement dans l’escalier m’apprend que Rupert est en train d’essayer de descendre discrètement. Comme un coupable pris en faute, je supprime rapidement l’historique et ouvre un nouvel onglet.

— Ed ? appelle-t-il depuis le couloir.

Le cœur battant plus fort, je glisse la carte de visite sous le coussin du canapé en espérant qu’il n’ait pas l’idée d’aller jeter un œil là avant que je la récupère.

— Hey, qu’est-ce que tu fais là à une heure pareille ?

Il lâche un bâillement à s’en arracher la mâchoire tout en s’installant à côté de moi dans le canapé. Je referme le portable et le pose sur le coin de la table avec beaucoup de naturel.

— Je n’arrivais pas à dormir, j’ai lu des articles pompeux d’analyses littéraires en espérant que ça m’aiderait à trouver le sommeil.
— Vu que tu es toujours là et bien réveillé, je suppose que ça n’a pas marché, me répond-il avec un sourire moqueur.

Il glisse son bras par-dessus mon épaule et je me laisse emporter dans son étreinte, sachant que ce genre de geste lui fait oublier sa suspicion. Je ne m’en veux pas de ce que je fais. À la limite, je culpabilise un peu de le faire tomber dans mes vieux pièges.

— Non, pas vraiment. Parce que je pensais à toi.
— Tu sais qu’il y a autre chose qui aurait pu t’aider à te rendormir, me taquine Rupert.

Je lève la tête vers lui, comprenant parfaitement où il veut en venir. Il se penche pour m’embrasser et je réponds allègrement à son baiser, même si j’ai la tête ailleurs, même si je pensais en réalité à quelqu’un d’autre. Le baiser n’a rien d’innocent, il est profond et chargé d’une tension sexuelle certaine. Rupert connaît mes goûts, il sait que je ne fais pas dans la demi-mesure.

— On remonte ? me dit-il en nouant sa main à la mienne.
— Non, ici, tout de suite. Ça fait longtemps.
— Au moins vingt-quatre heures, lâche-t-il sur un ton faussement horrifié.
— Une éternité, je rétorque, glissant ma main dans son caleçon.

S’il avait des doutes, il n’en a plus pour le moment… Je lui ôte son t-shirt, glisse les mains sur son torse, et il soupire d’aise. Il n’y a pas de lampe allumée dans le salon. La seule source de clarté, c’est l’extérieur. Une lumière blafarde et orangée qui pénètre par les rideaux blancs légèrement translucides. Cet éclairage crée des ombres denses qui jouent avec ma perception. Je n’ai pas beaucoup d’effort d’imagination à faire pour me figurer un Hoshino diablement sexy à la place de Rupert. C’est peut-être cruel, mais c’est le moyen que j’ai trouvé pour ne pas devenir fou…

— Bande-moi les yeux, dis-je.

Il sait ce que ça signifie, pourtant il obtempère. Il ouvre le tiroir de la table basse à portée de main, et en sort un bandeau noir. Cette absence de lumière me permet de faire comme si je n’avais pas vu la pointe de tristesse dans ses traits.

Un peu avant l’aube de ce premier novembre, je n’ai pas envie d’une étreinte avec Rupert. J’ai envie d’Hoshino, et lui seul pourra mettre fin à cet incendie dans ma tête.


1er novembre

La sonnerie du réveil m’éjecte hors du sommeil avec une violence cruelle. Je cligne des yeux, les paupières lourdes et encombrées. Je mets un certain temps à me rappeler où je me trouve – et non, ce n’est pas la chambre d’hôtel de mon Japonais. Je sens le corps de Rupert collé à moi, sa tête dans mon cou, sa main sur ma hanche. Il grogne à mesure que le réveil se fait plus insistant. Quand il s’éloigne de moi, je suis presque soulagé.

Comme Rupert se retourne pour éteindre son réveil, puis reste étalé comme une étoile de mer au milieu du lit – parce qu’il prend toute la place, aussi -, je m’éjecte de sous la couverture et enfile un T-shirt ainsi qu’un pantalon de pyjama. Cette fois, je glisse les pieds dans mes charentaises offertes par Rupert pour éviter à mes pieds la souffrance du carrelage froid de la cuisine.

Je quitte la chambre sans un mot, entouré de mon aura de mauvaise humeur matinale, et descends dans la cuisine pour lancer le percolateur. D’habitude, je suis levé avant Rupert, souvent à cause de mes insomnies, mais cette nuit, il a fait de grands efforts pour me changer les idées. Certainement aussi pour prouver qu’il avait raison, et qu’il y avait bien cet autre moyen pour profiter d’un bon sommeil ensuite.

Quoi qu’il en soit, il sait que je suis imbuvable tant que je n’ai pas eu mon café. Dehors, il fait gris, le ciel est plombé et les arbres mouillés laissent lamentablement pendre leurs branches rachitiques dénudées d’une bonne partie de leur feuillage. Le vent agite les quelques feuilles vaillantes et secoue celles qui gisent, orange vif et mortes, dans l’herbe des jardins. C’est un temps parfait à l’approche de la fête des morts.

L’odeur du breuvage me remplit d’un certain soulagement, car elle représente la force de l’habitude. Tant que tu auras un logis où te faire couler ton café, tout ira bien. Ma mère m’a transmis cette habitude, et j’y vois toujours le même réconfort qu’à l’époque. Quand elle était encore vivante.

Un chat gris passe au fond du jardin sans me voir, sans avoir conscience d’être observé. Le chat du voisin, tellement gros que c’est à se demander comment il arrive encore à grimper aux arbres.

Je frissonne dans l’air glacial du matin. Je regretterais presque de ne pas avoir enfilé un pull. Je crois que je suis un peu trop optimiste quand je me dis que la boisson chaude suffira bien à tenir le froid à distance. Pourtant je reste là, appuyé contre le plan de travail de la cuisine, les orteils remuant dans mes pantoufles. Et j’ai terriblement envie d’une clope.

Un souvenir me revient en mémoire. C’était à New-York. Hoshino était chez moi, dans mon appartement. Il me dévorait du regard, attendant que je fasse un mouvement. Mais je ne pouvais pas, je me répétais en boucle que c’était mal, qu’il était trop jeune. Manque de chance pour moi, il savait déjà ce qu’il faisait. Quelques heures plus tard, il était dans mon lit, une cigarette au bec, la main tremblante, mais un air satisfait sur le visage.

Je m’étais dit que ce démon avait tous les vices, et qu’il m’avait fait sombrer dans un enfer dont je ne ressortirais pas indemne.

Quand j’y repense, j’ai eu tellement de chance que personne n’apprenne la relation que j’entretenais avec lui. J’aurais pu avoir de sérieux problèmes. Je sais que c’était immoral, c’est pour ça que j’ai voulu y mettre un terme. Non, je me mens à moi-même quand je dis ça. J’aurais voulu qu’on puisse continuer impunément, mais c’était impossible. Il faut l’admettre. C’était impossible.

À l’aveugle, je récupère une tasse dans l’armoire à ma droite, le regard toujours rivé sur ce jardin morose d’automne. Le liquide coule dans la tasse, presque noir, et des volutes de fumée volent jusqu’à mon nez. J’inspire la douce odeur de l’arabica, repose la cafetière, passe une main dans mes cheveux en bataille. Sans ajouter quoi que ce soit au breuvage, je m’installe à la table en mélamine, le regard dans le vague.

Je me suis déjà resservi quand Rupert arrive dans la cuisine. Il est habillé d’un pantalon droit, d’une chemise et d’un pull épais en laine. Il a mis ses chaussures de ville. Chaque année, sa famille se réunit pour les fêtes catholiques, dont le premier novembre, le jour de tous les saints.

— Tu es sûr que tu ne veux pas venir avec moi ? demande-t-il d’une voix qu’il veut neutre.
— Cela vaudra mieux pour tout le monde que je ne leur impose pas ma présence…

Il hausse les épaules, mais je vois bien qu’il est déçu.

— Tu sais, ils n’ont pas leur mot à dire sur notre façon de vivre, sur ce que nous sommes.
— Mais ils le font quand même. On a déjà eu cette conversation.
— Tu leur donnes raison en ne venant pas. Tu agis en coupable. Comme si tu avais honte.

Je roule des yeux en retenant un soupir. Il m’énerve quand il rentre dans ce genre de sujets. Je vide ma tasse et me lève pour la mettre dans l’évier sans lui répondre. Il reste là, à attendre que je dise quelque chose, mais je n’en ai pas envie. J’en ai marre de me répéter, d’avoir toujours cette même discussion.

— Tu fais partie intégrante de ma vie, Edwin. Je n’ai pas envie de le cacher à ma famille, de me cacher, et pourtant c’est ce que je me retrouve à devoir faire. Leurs questions sont bien pires quand ils voient que je suis seul.
— Alors n’y va pas si c’est tellement pénible pour toi, rétorqué-je.
— C’est ma famille, me dit-il.
— Je n’en ai pas, de famille, et je ne m’en porte pas plus mal, réponds-je, amer.

Le silence qui s’installe entre nous est oppressant. Je me mords l’intérieur de la joue, mais j’affronte son regard sans ciller.

— C’est peut-être pour ça que tu ne peux pas comprendre, souffle-t-il finalement. Désolé d’avoir encore essayé de te forcer la main, je ne le ferai plus.
— Rup’…
— Non, c’est bon, laisse tomber. J’affronterai seul leurs questions sur ton absence, comme d’habitude.
— Je n’ai aucune envie, et laisse-moi finir, je n’ai aucune envie de passer une journée à me défendre contre des gens qui me haïssent sans me connaître, par principe, parce qu’ils ne peuvent pas supporter ce que je suis.
— Tu n’aurais pas eu à l’affronter seul.

J’encaisse sans rien dire. Je sais qu’il a raison. Je sais qu’il m’en voudra pour un bon bout de temps. Je sais que ça ne fait qu’une énième cassure entre nous. Pourtant, je l’aime, sinon je ne serais plus là aujourd’hui.

Quand je le vois se retourner pour s’en aller, j’ai l’impression qu’il faut que je le lui dise. Je l’entends enfiler son manteau dans le hall, se saisir de ses clefs. Dans quelques secondes, il sera parti. Je l’appelle, d’une voix qui m’a l’air presque suppliante. Je l’entends suspendre son geste. Arrivé dans le hall, je le rejoins en deux enjambées, l’attrape par le col de sa veste et l’attire dans un baiser qui, je l’espère, exprime ce que je ressens au fond. Je passe une main dans sa nuque, le sens frissonner à ce contact. Son front posé contre le mien, il sourit. Même si c’est un sourire empreint de nostalgie, ça me fait du bien.

— Pas de bêtises, hein, souffle-t-il, trop sérieux.
— Ne rentre pas trop tard.
— Je t’aime, Ed’.
— Je sais. Moi aussi.

Il part un peu moins en colère contre moi, mais je sais que ça n’a pas réglé le problème. On en reparlera sûrement et cette fois, la conversation risque d’être moins calme.

Quand la porte se referme, je lâche un soupir de soulagement. Le plus dur, aujourd’hui, sera de combattre l’envie d’aller voir Hoshino. Car je me berce de cette magnifique illusion que je parviendrai à résister à la tentation.


Après une longue douche chaude, je me suis installé dans le canapé, avec un livre et un énième café. J’avais l’intention de ne penser à rien, de procrastiner comme il se doit un jour férié, mais je dois bien reconnaître que ma tentative de repousser Hoshino dans un coin de ma tête est plus qu’infructueuse. Depuis une heure, j’ai abandonné l’idée de la lecture. À la place, je réponds aux mails de l’université et j’erre sur la toile. Il ne manquerait plus que je me mette à regarder des vidéos de chats mignons… Dans ces moments, j’envie la facilité que Rupert a de se plonger dans un jeu vidéo le matin pour n’en sortir que le soir. Agacé par ces réflexions stupides, je ferme le PC et vais dans la cuisine, où m’attend toujours le désordre d’hier. C’est marrant, je constate que ce matin, je n’y avais pas prêté la moindre attention, mais maintenant les piles d’assiettes sales, les verres plus ou moins vides, les couverts, serviettes et autre désordre résultant d’une soirée arrosée me sautent aux yeux.

Je soupire en relevant les manches de mon pull. Autant s’y mettre tout de suite. Peut-être que Rupert regrettera moins mon absence d’aujourd’hui si tout est en ordre quand il rentre.

Le rangement me garde occupé presque deux heures à un rythme tranquille. Quand je m’assois à la table de la cuisine, il est presque quatorze heures, le rez-de-chaussée est propre, le lave-vaisselle tourne, et une pile de fringues sales attend que je lance la machine à la cave. Rupert déteste faire le ménage, mais il vient d’une famille machiste. Sa mère fait tout à la maison avec sa sœur, et les deux frères préfèrent mettre le bordel sans le ranger. Même si Rupert sait que ce n’est pas un comportement respectueux, il ne peut s’empêcher d’agir de la même façon. Pourquoi mettre son linge sale au panier puisque celui-ci y termine quand même par miracle ? Pourquoi s’occuper de la cuisine puisque de toute façon je finis par m’en charger le lendemain, quand je me réveille à cinq heures du matin ?

Il ne voit même pas les choses à faire, il est simplement désemparé face à la notion de ménage.

Moi, j’ai vécu seul avec ma mère qui trimait pour qu’on ait un niveau de vie décent. Elle avait du mal à joindre les deux bouts malgré tout, et mon père n’avait pas de quoi assurer des allocations familiales régulières. J’ai vite pris l’habitude de m’occuper moi-même de ce qui devait être fait, pour ma survie. Remplir le frigo, laver mon uniforme sale, ma tenue de gym, repasser ma chemise, préparer à manger, passer l’aspirateur, … Je déteste faire le ménage, j’ai l’impression de passer ma vie à faire en sorte que mon environnement soit viable, et Rupert le sait. J’ai peut-être des défauts, un gros défaut selon lui, mais ça, son manque cruel de conscience de son environnement direct, j’ai tous les droits de le lui reprocher.

Ça m’a vidé la tête, mais je ne me sens pas plus serein pour autant.

Quatorze heures et quart, Rupert et sa famille doivent avoir entamé le dîner. Mon estomac se rappelle à moi dans un grognement sourd. Je n’ai pas envie de manger à la maison. Pas envie de manger tout court, en fait. Par réflexe, j’ouvre le frigo, reste là un moment à regarder ce qui y traîne. Le referme. Ouvre l’armoire au-dessus de l’évier. Envisage de me faire cuire un œuf.

C’est toujours les jours fériés que l’envie de ne pas rester à la maison s’empare de moi.

J’entends brusquement un bruit provenir de l’entrée. Il me faut quelques secondes pour réaliser que c’est mon téléphone qui sonne… Je ne sais pas du tout qui m’appelle, pourtant je me dépêche d’aller le récupérer sur la commode. Je n’ai que quelques secondes pour m’interroger, mais c’est assez long pour que j’imagine tomber sur la voix de Hoshino. Shin.

Ma main tremble légèrement quand j’attrape le portable. Le numéro est masqué. Je décroche, laisse un silence d’une seconde.

— Allô ?
— Bonjour Edwin.

Je n’en reviens pas, c’est lui…

— Comment tu as eu mon numéro ?
— Je te l’ai dit, j’ai des ressources. Tu as réfléchi ?
— 
Je ne sais même pas ce que tu me proposes…
— Tu veux le savoir ?

Je prends une inspiration. Est-ce que je veux le savoir ? J’ai l’impression qu’il joue avec moi, qu’il me titille. Qu’il fait exprès de laisser planer le doute.

— Non merci. Je n’ai pas besoin de ça dans ma vie.
— C’est à cause de Rupert ? Tu lui as parlé de moi ?

Je ne réponds rien.

— D’accord, tu ne lui as rien dit. Qu’est-ce que tu t’imagines que je vais te proposer, Ed ?

De nouveau, je ne réagis pas. Je l’entends rire à l’autre bout de la ligne. Un rire léger, clair. Mais pas moqueur.

— Tu es seul ? Tu as déjà mangé ? Je peux te rejoindre, j’ai ton adresse. Si tu te demandes comment, j’ai simplement regardé dans les registres de l’université.
— 
Ne viens pas, s’il te plaît, parviens-je à dire.
— Je ne peux pas respecter ta requête, désolé. C’est trop important.

Sur ces mots, il raccroche. Je reste là, comme un con, au milieu de mon hall d’entrée, sans parvenir à réfléchir clairement. Surtout, je ne pense même pas à Rupert. Je me demande juste s’il sera content de me revoir, s’il m’en veut encore, si je l’attire toujours autant à trente-sept ans qu’à vingt et un… Non, bien sûr, c’est impossible. C’est ridicule. J’envisage un instant de prendre mes clefs et de me barrer avant qu’il arrive.


La sonnette de l’entrée retentit. Je n’ai presque pas bougé au cours de ces vingt dernières minutes, trop occupé que j’étais à retourner la situation dans tous les sens. Je n’ouvre pas tout de suite. J’ai envie de l’envoyer paître. J’aimerais que Rupert soit là, juste pour que j’aie une bonne excuse pour ne pas prendre le temps de l’écouter. Il n’insiste pas, comme s’il avait senti mon hésitation, mais je sais qu’il est toujours là, derrière l’huis de bois. Finalement, glissant mon téléphone dans la poche de mon jeans, je franchis la distance qui me séparait encore de la porte, et j’ouvre.

Il est là, devant moi. Bien réel. Je remarque tout de suite que sa tenue n’a rien à voir avec celle de la veille. Il est habillé comme un dimanche pépère à la maison. Pantalon décontracté, tennis aux pieds, pull à capuche de la marque Superdry, veste de cuir. Habillé comme ça, il me donne l’impression d’être un ado qui refuse de grandir. La mèche blanche retombe sur son front, comme d’habitude. Derrière lui, les deux gardes du corps sont toujours là. Il me tend un sac en papier duquel émane une odeur d’épices thaï.

— Des nouilles, ça te va ?

Je fronce les sourcils sans trop savoir quoi dire, mais je conclus en haussant les épaules. Je me décale pour le laisser entrer. Il se retourne, lâche quelques mots en japonais à ses deux hommes de main qui hochent la tête, puis il rentre dans le hall. Je lui prends le sac des mains et me dirige vers le salon sans avoir prononcé un mot. Je le sens qui m’observe, j’en frissonnerais presque.

Quelques minutes plus tard, on est installés sur le canapé. Le silence entre nous est légèrement tendu. Du sac, il sort une bouteille de vin, un Bourgogne 2016.

— Tu as un ouvre-bouteille ?
— J’arrive.

Je vais vers la cuisine, fouille dans le tiroir, en sors le sommelier. Hoshino garde une distance plus que respectable avec moi et ça m’énerve. Je m’en rends compte, ça m’énerve qu’il n’ait pas eu le moindre geste, le moindre regard inapproprié, après ce qu’on a partagé lui et moi. Après qu’il a réveillé de tels fantasmes en moi, après qu’il a fait remonter de tels souvenirs, il ose se comporter comme si tout était normal. Je suis irrationnel, je le sais bien.

Je reviens dans le salon et lui tends l’ouvre-bouteille sans le regarder. Lui par contre, il me fixe.

— Tu vis dans un chouette quartier. Vous louez ou vous avez acheté ? me demande-t-il poliment.
— Acheté. C’était la maison de la tante de Rupert. Elle lui a fait un prix.
— C’est très joli, surtout le vieux parquet, j’adore.

Il nous sert deux généreux verres de vin, et nos regards se croisent pour la première fois depuis son arrivée. Il a tellement changé.

— Comment est-ce que tu es devenu PDG ? je demande, incapable de me retenir plus longtemps.
— Je pensais que tu aurais regardé sur Internet, rétorque-t-il avec une moue amusée.
— J’ai regardé. Je préférerais l’entendre de ta bouche.

Il boit une gorgée de vin, me regarde de ses yeux sombres.

— D’accord. C’est important que tu saches tout pour ce que j’ai à te proposer, de toute façon.


— C’est pour ça que j’ai décidé de créer la fondation Akira, conclut-il.

Je médite ses paroles en avalant quelques nouilles. Il a fait preuve d’une sincérité bouleversante, même si je n’arrive pas entièrement à croire à son histoire. Ça me semble tellement dingue, digne d’un scénario de cinéma hollywoodien. Pareil pour ses études : je n’y crois qu’à moitié, le coup du « j’ai entamé des études de lettres à cause de toi, de la passion des livres que tu m’as transmise ». Bordel, je n’arrive même pas à pousser Rupert à ouvrir une bande dessinée.

— Et qu’est-ce que j’ai donc à voir avec tout ça ? demandé-je finalement.

Il repose son verre sur la table basse et me ressert avant de répondre.

— J’aimerais te proposer un boulot. À New-York. Je sais que tu as donné des cours à des enfants défavorisés dans une association il y a quelques années. J’aimerais que tu viennes enseigner l’anglais aux enfants des rues, dans le cadre de la fondation Akira.
— Pourquoi moi ? demandé-je en riant à moitié.
— Parce que… – il cherche ses mots un moment – je crois que tu es la meilleure personne que j’aie rencontrée au cours de mon existence.

Alors là, je rigole franchement.

— Tu dois te tromper de personne, lâché-je, amer.
— Non, je ne me trompe pas. Edwin, tu as de l’empathie, tu sais écouter les gens. Tu as de la patience à revendre. Les étudiants d’Oxford adorent tes cours.
— Qu’est-ce que tu en sais ?
— Tu n’as qu’à voguer sur les groupes d’étudiants sur Facebook, ou même les forums. Tu verras qu’ils adorent t’écouter parler. Et puis, franchement, je n’ai pas fréquenté beaucoup d’enfants de chœur dans ma vie, lâche-t-il avec une pointe d’humour.
— C’est juste ça ? Tu as traversé l’océan juste pour me dire ça ?

Il se tourne vers moi en s’affalant dans le canapé, son verre de vin oscillant dans sa main. Il a le regard franc, le visage sérieux. Il hoche la tête.

— Si je t’avais appelé pour te faire cette proposition, tu y aurais cru ?
— Je t’aurais probablement raccroché au nez.
— Tu m’en veux pour le coup de poing ? lâche-t-il en rigolant, clairement moqueur.
— Je l’avais peut-être mérité. Mais quand même, c’est si important pour toi ? Tu n’aurais pas pu trouver quelqu’un d’autre, non ?
— Certainement pas. Quand j’ai une idée en tête, c’est presque impossible de me faire changer d’avis.

Il m’adresse un sourire qui évoque plutôt le gamin fier de lui que le directeur d’entreprise. J’ai bien envie de lui dire que j’en ai fait les frais, mais ce n’est pas nécessaire. Ce souvenir est presque palpable entre nous. Je ferme les yeux un instant pour me préparer à ce que je vais lui dire. Il attend en silence, il veut sa réponse.

— Je dois refuser, Hoshino. Cette proposition est ridicule, je ne suis pas la personne qu’il te faut, et je ne suis certainement pas ce parangon de générosité que tu imagines. J’ai une vie stable ici, et je me vois mal forcer Rupert à tout quitter pour me suivre à New-York.
— Pars sans lui, alors.
— Je ne peux pas.
— Pourquoi ? demande-t-il tout à fait ingénument.
— On a acheté cette maison ensemble, on a nos amis ici, je suis titularisé à Oxford, j’enseigne tout ce que j’aime. Pourquoi je partirais ?
— Parce que tu es comme moi, tu détestes la routine, et tu l’as toujours détestée.

Je ne trouve rien à répondre à ça. Parce qu’il a raison. Parce que je me suis forcé à rentrer dans un carcan de vie normale, parce que j’ai cru que c’était ce qu’il y avait à faire. Mais peut-être que je me fourvoie, que mon mal-être vient d’autre chose et que je préfère imputer ça à une forme d’incapacité à m’adapter.

— Et puis tu dis que c’est Rupert qui te retient ici, sauf que dans les raisons que tu cites, il n’y a que la maison qui le concerne véritablement.

Touché. Ma mâchoire se crispe et je cache mon malaise en vidant mon verre. Le silence s’étire.

Finalement, Hoshino se lève en disant :

— Je te laisse réfléchir. Je suis là pour la semaine, de toute façon.


Quand Rupert revient d’une journée dans sa famille, il est toujours alcoolisé, de mauvaise humeur et fatigué. Ce jour-ci ne fait pas exception. Après m’avoir vaguement dit bonjour, il file directement vers la salle de bain. Je sais que je ne le verrai pas avant une heure. Je mets le documentaire que j’étais en train de regarder sur pause et hésite un instant à monter le rejoindre sous la douche. J’aurais bien besoin de me changer les idées après avoir passé la journée à l’intérieur. Je me sens comme un lion en cage.

Je monte les escaliers et entre dans la chambre et m’attendant à entendre le bruit de la douche. La porte de la salle de bain est entrouverte, pourtant aucun bruit n’en provient.

— Rup’…

Un soupir. Il apparaît sur le pas de la porte.

— Ma sœur est enceinte, me dit-il. Elle aurait voulu que je sois le parrain.

Je relève un sourcil. Sa sœur a vingt-huit ans, quatre ans de moins que lui. Ils ont toujours été très proches et Ellen est d’ailleurs la seule à l’avoir défendu quand il a annoncé à ses parents qu’il était en couple avec un homme. Ça devrait être une bonne nouvelle, alors pourquoi il tire la tête ?

— Elle n’en avait pas parlé à Rhys, ce connard. Il l’a mal pris et a refusé, en disant qu’il ne voulait pas que son fils ait pour parrain « un putain d’homo ».

Il grimace. Ses traits n’arrivent pas à contenir la souffrance qu’il endure depuis si longtemps. Je n’arrive pas à concevoir qu’il accorde tant d’importance à sa famille quand celle-ci ne cesse de le rejeter. Il s’accroche, à la manière d’un chien trop fidèle qui se ferait martyriser par son maître. Il aurait voulu que j’endure tout ça avec lui, sauf que moi, j’ai pour philosophie de ne pas rester en contact avec des gens qui prennent du plaisir à me faire souffrir. Ce n’est pas sain, que ce soit la famille ou pas. Et ça doit être d’autant plus dur pour lui à encaisser qu’il adore sa sœur.

— Ils ont passé l’après-midi à se disputer.
— Tu n’y es pour rien, lui dis-je.

Il s’esclaffe, hausse les épaules, s’affaisse.

— Je ne peux pas m’empêcher de me sentir coupable.
— De quoi ? D’être ce que tu es ?
— Tu as raison, c’est ridicule, je le sais. Mais je sais aussi que c’est une des raisons pour lesquelles mes coachs successifs m’ont toujours répété que je n’atteindrais jamais le national. Et là je suis trop vieux pour espérer encore faire une vraie carrière dans le rugby. J’aurais voulu… merde, je sais pas, j’aurais voulu faire quelque chose de ma vie.
— Qu’est-ce que ça a à voir avec ton orientation sexuelle ? je rétorque, presque agacé par sa déprime.
— À peu près tout, Ed… Tu ne t’en rends peut-être pas compte, depuis ta tour d’ivoire, mais être homo, c’est une tare dans plein de milieux. On parle de l’égalité des chances, du mariage pour tous et de ce genre de conneries, mais quand tu laisses tomber dans une conversation que tu préfères les hommes, la première question qu’on te demande, c’est « mais, et tes parents sont au courant ? ». Bordel, qu’est-ce que mes parents devraient avoir à faire avec ça, hein ? Qu’est-ce qu’ils devraient avoir à dire à ce sujet ? La discrimination, elle est partout.

Je le fixe sans vraiment comprendre pourquoi il explose maintenant. Quelle souffrance refoule-t-il depuis si longtemps que même moi je n’ai pas réussi à la voir ? Est-ce que j’étais tellement obnubilé par mon propre mal-être que je n’ai même pas réussi à voir qu’il allait mal ? Son discours est décousu, mais ça ne m’empêche pas de saisir son mal-être.

Je m’assois sur le bord du lit, un peu désemparé. Il vient s’installer près de moi, sans un mot.

— Tu penses depuis longtemps, à tout ça ?
— Toute ma vie, j’y ai pensé, lâche-t-il, amer. Depuis que je sais que les femmes ne m’intéressent pas. C’est ce que je trouvais dingue chez toi, ce côté « je suis comme je suis et si ça vous dérange, allez vous faire voir ».

Je hausse les épaules. L’avis des gens me paraît si peu important. J’ai trop de choses en tête pour m’intéresser à ce qu’ils pensent de moi, mais je ne vais pas commencer à exhiber mes états d’âmes à des inconnus. J’agis comme bon me semble, selon mes propres valeurs.

— J’ai toujours été seul, je ne suis l’esclave que de mes propres exigences. Et puis quand j’ai dit à mon père que j’étais homo, il a décrété que je n’étais plus son fils. Depuis ce jour, il est mort à mes yeux.
— Ça parait si simple, dit comme ça, dit-il en riant à moitié.
— Tu sais, ouvrir des livres de temps en temps, ça pourrait te faire du bien. Moi, ça m’a aidé en tout cas.
— Naah, je préfère continuer de m’imaginer que tu tiens cette sagesse d’une forme de nature divine ou je ne sais quoi.

Je secoue la tête, à la fois touché et agacé par ses paroles. Je sens que la tension a un peu diminué en lui, même s’il paraît encore nerveux. Je pose ma main sur la sienne, puis je l’entraîne vers la salle de bain. Le moment me paraît parfait pour une douche crapuleuse…


2 novembre 2020, St Sepulchre’s Cemetery, Oxford

L’ambiance de St Sépulcre est terriblement glauque, mais j’adore y passer du temps. Je ne rechigne jamais à aller sur la tombe de ma mère, le 2 novembre. Il y a très peu de tombes récentes, donc peu de visiteurs, même en cette date symbolique. L’entrée des lieux est encore relativement bien entretenue, mais le reste du domaine s’enfonce dans une végétation dense et chaotique.

Aujourd’hui, le ciel est relativement dégagé. Je doute que ça durera jusqu’à ce soir, mais en attendant, je profite des quelques rayons de soleil, le parapluie prêt à être dégainé. J’ai acheté un lys pour ma mère, sa fleur préférée. Je m’accroupis devant la tombe, à l’abri des regards, et pose la fleur au pied de la pierre sombre. Son nom apparaît gravé en lettres d’or au-dessus des dates qui résument son existence.

En guise d’épitaphe, deux mots : « Mère aimée ».

Ses parents sont partis vivre à l’étranger quand elle était adolescente. Jean, en revanche, n’a jamais voulu quitter l’Angleterre. Elle a rencontré mon père quelque temps plus tard. Elle s’est mariée à vingt ans, s’est retrouvée enceinte et n’a jamais pu finir ses études. Elle me disait toujours qu’elle ne regrettait pas ma naissance, même si elle avait conscience qu’une partie de sa jeunesse – de sa liberté – avait disparu. On aura été heureux tous les trois une dizaine d’années. Puis mon père s’est tiré avec une autre femme. Les parents de ma mère l’ont rendue responsable de son divorce et ils n’ont jamais cherché à savoir non plus pourquoi ce connard était parti.

Un cancer l’a emportée loin de moi quelques années après mon retour de New-York. Elle n’arrêtait pas de répéter qu’elle était si fière de moi, qu’elle me souhaitait tout le bonheur possible. Elle souriait toujours quand je venais lui apporter un bouquet de fleurs le weekend. Mais elle était terriblement seule, et je n’ai jamais pu combler le vide dans sa vie.

Je passe la main sur son nom, sur les dates, sur la pierre froide et humide, puis je me redresse, le nez rivé sur le ciel qui apparaît entre les branches des arbres.

— Condoléances, j’ignorais que ta mère était décédée, dit une voix dans mon dos que je reconnais immédiatement.

Je ne me retourne pas directement. Je soupire, le laisse avancer de quelque pas. Il est juste là, derrière moi. De nouveau habillé en PDG.

— Qu’est-ce que tu fais là ? je demande, peu amène.
— Je voulais savoir si tu avais réfléchi.
— Tu pouvais m’appeler, pour ça.

Il sourit. Son sourire. Il ne prononce pas un mot. Je brise le silence avant de changer d’avis.

— J’ai réfléchi.

Il se tourne vers moi, lève les sourcils en signe d’interrogation.

— J’ai eu envie d’accepter. Mais j’ai réalisé que l’important pour moi, c’est de protéger et entourer les gens que j’aime, pas de me lancer dans ce genre de projet hypocrite, tellement éloigné de ma réalité. Rupert a besoin de ma présence, et moi, j’ai besoin de lui. C’est sûr que notre vie n’est pas parfaite, mais ce sont des choix que nous avons faits ensemble. Je pense que tu ne peux pas comprendre ça. La différence fondamentale entre nous deux aujourd’hui, c’est que j’ai appris à ne plus être seul. Je ne t’accuse de rien, je n’ai pas envie de dévaloriser ce que tu fais, mais ça ne me ressemble pas. Je ne suis pas fait pour ça.

Un corbeau craille au-dessus de nous, dans un cri qui sonne presque comme un rire moqueur. Hoshino encaisse mon refus avec dignité. Il hoche la tête, mais je vois passer dans son regard le voile de la déception. Peut-être autre chose, je n’en sais rien. Je ne veux pas le savoir. Est-ce que j’ai pris la bonne décision ? Je n’ai aucun moyen de m’en assurer dans l’immédiat. Seulement je n’ai pas encore envie de renoncer à Rupert. Non, pas encore.

— Tu sais, je pourrais aussi trouver une place à Rupert. Tu n’es pas obligé de le quitter pour accepter la proposition. Mais ça va, je comprends ton refus, je n’insisterai pas. De toute façon, si tu veux me recontacter, tu as mon numéro.

J’acquiesce en me tournant vers lui. Il y a un instant de flottement, puis il se penche vers moi, légèrement. Quelques centimètres qui me suffisent à lire de l’envie dans son regard. Je m’imagine qu’il m’embrasse, mon souffle s’accélère en même temps que mon rythme cardiaque. Mais il ne fait rien. Il a juste l’air triste. Il fait demi-tour et s’éloigne de moi. De la main droite, il fait un signe. Les deux hommes qui rôdaient dans les ombres se mettent en route à quelques pas de lui. Je vois dans cette silhouette qui s’éloigne une terrible solitude. Peut-être que j’ai pris la mauvaise décision, mais peu m’importe de faire des sacrifices, à condition que ce soit pour la bonne raison. Et j’espère, je veux que Rupert soit une bonne raison.


 

Vous pourrez bientôt retrouver Edwin et Hoshino dans Hanafuda, qui sortira en 2018 (au plus tard en septembre ^^) chez Livr’s éditions.

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